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SERVIR WITTENHEIM SERVIR LA LIBERTE !!

Les vertus de l'amitié

Alors que le succès de Facebook n’est plus à démontrer, il peut paraître incongru de vouloir, par un court billet sur ce blog, traiter de l’amitié. Quoi de plus répandu de nos jours, en effet, que l’amitié ? Sur internet, le misanthrope peut se targuer d’avoir trois cents amis, l’atrabilaire quant à lui en affiche cinq cents, et l’honnête homme, enfin, n’arrive plus à tenir ses comptes : il est débordé.

Les sombres prédictions de Tocqueville semblent donc démenties ; le citoyen des sociétés démocratiques n’est  en aucun cas cet être qui tourne sans repos sur lui-même, qui est au milieu de ses concitoyens mais qui ne les voit pas (De la démocratie en Amérique, t. II, livre IV, chap. 3). Celui qui souffre de l’isolement ou maugrée contre l’individualisme est un has been, qui s’imagine encore que surfer nécessite forcément de se rapprocher des cotes. Que le génial penseur se rassure en conséquence : la technique, en nous dotant des moyens de communications  les plus efficaces et les plus rapides, a sauvé la cité.

Pauvreté affective de notre temps

pauvreté

En apparence du moins… Car il reste à définir ce qu’est l’amitié, qui est un terme bien galvaudé de nos jours. Si les sites communautaires peuvent permettre d’être rapidement en communication avec des amis, il y a cependant « amis » et « amis ». La frénésie de certains adeptes de ces sites révèle bien souvent, au contraire, un profond sentiment de solitude, qui ne peut qu’être plus amer encore une fois que l’ordinateur est éteint.

Cet isolement est de plus en plus perceptible, en particulier dans le monde étudiant : l’on n’hésite pas à afficher toute sa vie, des épisodes les plus glorieux aux anecdotes les plus sordides, en libre accès sur la toile, mais l’on n’a personne à qui véritablement se confier lorsque l’on a à affronter des épreuves. Les discussions portent par conséquent sur tout et n’importe quoi, mais l’on écrit sur du sable, bien souvent avec des interlocuteurs anonymes, et elles n’aboutissent à rien. Ces liens de plus en plus virtuels ne peuvent qu’accroître le sentiment de malaise et de pauvreté affective caractéristique de notre époque, et contribuer ainsi à l’atomisation du lien social.

Il n’apparaît donc pas inutile, tout compte fait, de traiter de l’amitié. Pour ce faire, je m’efface derrière la voix des Anciens, n’ayant pas la prétention de faire du neuf sur un si noble sujet, tant de fois traité par les plus grands. La philosophie classique pourrait présenter l’avantage de nous rappeler quelques vérités évidentes, quelques préjugés au sens étymologique du terme, que nos générations semblent avoir quelque peu oubliés.

L’amitié et la vertu

L’amitié est selon Cicéron « une entente totale et absolue, accompagnée d’un sentiment d’affection » (De amicitia, 20, 6). Elle se définit par sa fin, car, autant le préciser tout de suite, l’ère du temps n’est guère au relativisme à Rome: cette entente vise le Bien, tout comme dans la pensée grecque.

Aristote affirme en outre que « [l]a parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu » (Ethique à Nicomaque, Livre VIII, Chapitre IV). L’amitié, dans la philosophie classique, est donc l’apanage des seuls sages, elle « ne peut exister que chez les hommes de bien » (Cicéron, De amicitia, V, 17). « Relation de nature aristocratique » (Philippe Pichot, L’amitié en politique, article à paraître), elle est une invitation à l’excellence, un appel à la vertu. En effet, « sans vertu, toute amitié est impossible » (Cicéron, De amicitia, VI, 20). Cette définition remonte à une longue tradition socratique et stoïcienne, selon laquelle, on l’aura compris, les véritables amitiés sont rares, car exigeantes.

Aristote distingue en effet l’amitié considérée du point de vue de la vie sociale et l’amitié envisagée sous l’angle de la vertu ; il y a d’un côté les êtres soucieux de plaire (nous dirions les mondains ou les flatteurs), personnages superficiels qui « ne passent aux yeux de personnes pour de véritables amis » et de l’autre les hommes vertueux, qui ne peuvent témoigner de l’amitié à beaucoup de personnes ; « il faut même se déclarer heureux si on en trouve, ne fût-ce que quelques-unes, qui méritent de pareils sentiments » (Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 10). Cicéron estime quant à lui que les véritables amis sont une « espèce rare » (De amicitia, XXI, 79) et « presque d’origine divine » (ibid., XVII, 64). Voilà déjà de quoi fournir matière à réflexion à nos internautes.

Le « bon sauvage » n’a pas d’ami

bonsauvage

Mais il faut encore avancer dans notre définition de l’amitié. Tout d’abord, l’amitié est-elle naturelle ? Cela supposerait de créer cette relation privilégiée avec autrui de manière totalement libre, dégagée de toute contrainte.

Pour Rousseau, il est évident que l’amitié ne saurait être conforme à la nature de l’homme. L’homme, à l’origine, « est un tout parfait et solitaire » pour le Genevois (Du contrat social, L. II, chap. 7). A l’état de nature, cet éden qui laisse bien souvent le lecteur perplexe, l’homme n’a pas de rapport avec ses semblables. L’homme est naturellement bon, et ne fait donc pas de mal à autrui, mais étant autonome et se suffisant à lui-même, il n’a pas d’ami. C’est le péché originel rousseauiste, l’apparition de la propriété, qui rendra nécessaire une association, un contrat social entre les hommes ; cela n’a rien de naturel, mais c’est le seul moyen de sauver sa peau explique Jean-Jacques.

L’Etat aura ensuite la tâche ardue de maintenir ce pacte artificiel en encourageant des liens artificiels, bref en incitant les hommes à nouer des amitiés artificielles. Que d’artifices… mais nous sommes en 1762 et le 14 juillet n’est plus très loin… Quels sont les moyens dont dispose l’Etat pour arriver à ses fins ? Pour Rousseau, c’est très facile : le Législateur doit créer un nouvel homme, il doit « se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine » (Du contrat social, L. II, chap. VII). Cette idée séduira, nous le savons, bien des régimes totalitaires… L’homme nouveau devra en particulier devenir dépendant de ses semblables : « Il faut, en un mot, qu’il [le Législateur] ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui » (ibid).

Parce que l’homme ne pourra rien faire sans le secours d’autrui, la société sera solide : plus les forces de chaque individu « sont mortes et anéanties […], plus aussi l’institution est solide et parfaite » (ibid). Rousseau poursuit sa démonstration en affirmant qu’il est donc nécessaire que chaque citoyen ne soit rien, ne puisse rien sans l’aide des autres. Ainsi, les relations sociales deviennent nécessaires. Ainsi, le nouveau lien qui unit les hommes ne répond plus à un acte libre d’amour et de générosité : l’amitié est fondée sur l’utilité.

« Aimer, c’est avoir besoin » ?

voltaireetrousseauDans ce contexte, les philosophes les plus pessimistes quant à la nature humaine, à l’instar d’Helvétius, ont pu affirmer qu’ « aimer, c’est avoir besoin » (De l’esprit). Une idée « lumièrement » peu originale, que ne désavoueront ni Voltaire (Xavier Martin, Voltaire méconnu), ni les autres philosophes des Lumières (Xavier Martin, L’homme des droits de l’homme et sa compagne). Un adage populaire dit avec raison que l’on reconnaît ses vrais amis dans les périodes de crise. Nos philosophes du XVIIIe siècle activeront dans ce cas leur répondeur ; inutile de leur passer un coup de fil si vous êtes en difficulté. Les temps héroïques de la Chanson de Roland, qui met en scène l’illustre amitié de Roland et d’Olivier, sont bel et bien passés soupirera Edmund Burke…

Dans l’article « Amitié » de l’Encyclopédie, l’on apprend que « [c]’est l’insuffisance de notre être qui fait naître l’amitié ». Son rédacteur, l’abbé Yvon, mérite d’être lu en intégralité ; il est riche d’instruction sur l’essence de la fraternité civique républicaine. Et quant le besoin n’est pas suffisamment perceptible, l’encouragement à nouer des amitiés devient franchement directif.

Que celui qui n’a pas d’ami soit banni de l’Etat !

galeriens

Saint-Just, dans ses Fragments d’institutions républicaines, propose des solutions pour le moins déroutantes : les liens d’amitiés doivent être déclarés au Temple chaque année, de même que les ruptures d’amitié ; une explication des motifs, dans ce dernier cas, est requise. « Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié, ou qui n’a point d’amis, est banni » poursuit l’auteur. On l’aura compris, les Jacobins ne plaisantent pas avec l’amitié.

L’amitié est d’autant plus nécessaire que la Terreur est loin de faire l’unanimité, et pour cause, et que le lien social s’érode. Il devient donc urgent de plâtrer les fissures de l’édifice jacobin qui menace de s’effondrer. L’on n’hésite pas devant certains paradoxes que d’aucuns trouveraient osés : le Législateur impose les bienfaits de l’amitié mais l’on n’en continue pas moins d’éprouver quotidiennement l’efficacité de la belle machinerie de Monsieur Guillotin. Liberté, égalité, fraternité, que de crimes…

Pour en revenir à notre Saint-Just, le caractère obligatoire de l’amitié qu’il préconise, ainsi que l’encadrement juridique et politique de l’Etat de relations qui appartiennent par essence aux relations privées ne peuvent qu’en dénaturer le sens. Il faut y voir la traduction d’une vision des plus réductrices de la nature humaine.

Pourtant, les Jacobins n’ont pas été sans connaître de véritables amitiés, à l’instar de celle unissant les Robespierre senior et junior à Philippe Lebas. « Seulement, l’empire exercé par l’idéologie sur leur esprit obscurcit leur entendement. Ils ne parviennent pas à imaginer qu’une réalité sociale puisse exister sans la volonté du législateur et ne peuvent comprendre que l’intervention de celui-ci puisse étouffer ce que l’on prétend consacrer solennellement » (Philippe Pichot, L’amitié en politique, article à paraître).

Amitié naturelle et désintéressée

Au contraire, Cicéron nous rappelle que l’amitié est ce qu’il y a de plus conforme à la nature, car « rien ne convient si bien au bonheur comme au malheur » (De amicitia, V, 17). Selon lui, elle constitue avec la sagesse la meilleure part que l’homme ait reçu des dieux. L’amitié « est absolument indispensable à la vie », plus encore que la justice, car si les citoyens pratiquaient entre eux l’amitié, ils n’auraient nullement besoin de la justice ; mais, même en les supposant justes, ils auraient encore besoin de l’amitié (Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 1). L’empereur Marc-Aurèle affirme que « [l]es hommes sont faits les uns pour les autres » (Pensées pour moi-même, VIII, 59) ; or, les seules relations durables sont celles nées de l’amitié.

Nécessaire, l’amitié n’en résulte pas moins du désintéressement : « le propre de l’amitié est plutôt de faire le bien que d’en bénéficier » (Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 9). Certes, l’amitié véritable peut répondre à certains de nos besoins, pallier nos faiblesses, mais il s’agit d’une conséquence de ce sentiment et non de sa cause estime Cicéron. L’amitié véritable est fondée sur un mouvement d’amour qui suppose la gratuité. Dans le cas contraire, il s’agit d’une amitié simulée, et réductrice de la nature humaine : « [c]ar si les liens d’amitiés étaient noués par l’utilité, ils seraient détruits quand elle change ; mais comme la nature ne peut changer, les vraies amitiés sont éternelles » explique encore Cicéron (De amicitia, IX, 33).

L’amitié est un trésor à cultiver

RaphaelplatonaristoteCependant, l’amitié, si précieuse pour l’homme, peut être menacée et elle exige des soins constants, une « sollicitude attentive » (Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, I, 9). Les penseurs antiques sont des réalistes « Rien n’est plus difficile que de faire durer une amitié jusqu’au dernier jour de la vie » (Cicéron, De amicitia, X, 33). Les amitiés fondées sur l’utilité ou sur le plaisir sont les plus fragiles selon Aristote, tandis que la véritable amitié, fondée sur la vertu, est la plus ferme.

Toutefois, même celle-ci n’est pas à l’abri des écueils de la vie humaine : les divergences d’intérêts, d’opinions politiques, la recherche de la gloire ou encore l’argent constituent les principaux périls qui guettent les amis. Aussi les amitiés doivent-elles être non le fruit de l’instinct ou du pur sentiment, mais de la raison ; elles naissent « après le jugement et non en pleine affection » (Cicéron, De amicitia, XXII, 85). Il convient donc de choisir avec soin ses amis, de faire preuve de discernement et de prudence. En effet, une amitié vertueuse conduit au bonheur, tandis qu’une amitié vicieuse peut provoquer de grands maux.

Pour cette raison, « [s]i la volonté de contracter une amitié est prompte, l’amitié ne l’est pas » (Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 4). Pour la Bruyère, l’amitié nécessite du temps, elle se forme progressivement « par un long commerce » (Les caractères, « Du Cœur »). Seul le temps peut permettre l’établissement de la confiance et de la constance, socles nécessaires à toute amitié digne de ce nom. C’est également parce que le temps est un facteur essentiel dans la naissance et ensuite dans la pérennité d’une amitié, par les  soins qu’il faut y apporter, qu’il est difficile d’avoir un grand nombre d’amis.

L’amitié élève l’homme

De telles amitiés, et elles seules, élèvent ceux qui les cultivent à la vertu. Les hommes qui les connaissent sont ceux « qui se conduisent, qui vivent de telle sorte qu’on estime leur loyauté, leur intégrité, leur égalité d’humeur, leur libéralité, ceux qui n’ont ni cupidité, ni passion, ni témérité, qui possèdent une grande constance » (Cicéron, De amicitia, V, 19).

Les amis espèrent ce qu’il y a de meilleur l’un pour l’autre. Ils désirent s’accomplir et voir l’autre s’accomplir, car un ami est « un autre soi-même » (ibid., XXI, 80). En un mot, ils aspirent à ce que l’autre parvienne au bonheur. Or, le bonheur n’est rien d’autre, dans la pensée antique, que la vie selon la raison (Philippe Bénéton, Introduction à la politique). Et la vertu est raison en action. La « loi de l’amitié » est donc de ne jamais « rien demander de honteux à un ami », et de ne jamais « répondre à une pareille demande » (Cicéron, De amicitia, XII, 40). Par conséquent, il ne faut pas hésiter à recourir à la correction fraternelle, et s’il faut choisir entre l’amitié et la vertu, c’est cette dernière qui doit être retenue.

Car la vertu est bel et bien la finalité ultime de l’amitié et en même temps son principal soutien. Les Classiques n’ont de cesse de le répéter : « c’est pour aider les vertus que l’amitié nous a été donnée par la nature » (Cicéron, De amicitia, XXII, 83). En effet, les seuls hommes capables d’amitié véritable sont ceux qui maîtrisent leurs passions ; par conséquent, « ils aimeront [ensuite davantage] la justice et l’équité » (ibid., XXII, 82). Par l’amitié, tout devient « commun entre amis » (Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 11) ; cet amour qui lie les individus entre eux évite les discordes, apaise les dissensions, et par là même, est le fondement le plus solide de la cité.

La cité est donc naturelle à l’homme, tout comme l’amitié : elle n’est pas le fruit d’un pacte, elle ne résulte pas de la volonté humaine. L’unité de la cité est le fruit de l’amitié. Les citoyens s’unissent dans le domaine de l’action politique en vue du bien commun par l’amitié, tout comme les amants, par amour, désirent partager une seule et même nature, et ne souhaitent plus faire qu’un (Aristote, La politique, II, 4).

L’amitié est pour Aristote, « le choix réfléchi de vivre ensemble » (La politique, III, 9). Elle donne donc naissance matériellement à la cité, qui est antérieure à l’homme en puissance, et constitue dans le même temps ses fondements les plus solides. « Supprimez du monde les rapports de bienveillance : aucune maison, aucune ville ne pourra rester debout ; l’agriculture elle-même ne subsistera point. […] On peut juger de la puissance de l’amitié par celle des dissensions et des discordes. Quelle est en effet la maison si solide, la cité si fortement constituée, qui ne puisse être entièrement détruite par les haines et les divisions intestines. On peut juger par là quels sont les bienfaits de l’amitié » affirme Cicéron (De amicitia, VII, 23).

L’amitié en acte

Chauveau, gravure illustrant la fable de La Fontaine "Les deux amis"

Chauveau, gravure illustrant la fable de La Fontaine "Les deux amis"

Tout cela est bien théorique me direz-vous. Mais Aristote ou Cicéron n’ont pas fait que théoriser l’amitié ; ils en parlent d’expérience. L’amitié doit être vécue si l’on veut en appréhender toute la beauté et tout le mystère.

L’amitié se manifeste par des paroles, mais aussi par des actes, par des gestes concrets. Tout d’abord, l’amitié exclut l’offense et l’injustice, mais il ne s’agit là que des obligations négatives de l’amitié. L’amitié véritable se traduit positivement par une bienveillance attentive, par la réciprocité du dévouement, et par une certaine parenté d’âme (H. D. Noble, L’amitié). Les amis pensent mutuellement à eux et mettent en commun leurs pensées et leurs affections. Entre eux, la confiance est totale. Le commerce amical permet progressivement une union des pensées telles que nous sommes capables de percevoir chez nos amis ce qu’ils pensent, ce qu’ils désirent ou ce qu’ils éprouvent sans même qu’ils ne nous en parlent. L’ami devient ainsi un autre soi-même.

L’amitié consacre ainsi l’union des pensées, mais aussi l’union des volontés et des cœurs. L’amitié suppose de vouloir ce que veut l’ami mais aussi de se dévouer à son service. L’amitié prend corps dans des moments de convivialité et s’incarne dans le partage des joies simples de l’existence. En clair, les amis auront à cœur de se retrouver autour d’une bonne entrecôte et d’un bon vin de Bourgogne. Mais l’amitié se manifeste aussi lors d’évènements moins heureux. Il n’y aurait guère de mérite à témoigner de l’amitié uniquement lorsque le contexte est favorable.

L’amitié dans les périls

En effet, les amis veillent les uns sur les autres, dans le bonheur comme dans le malheur. La fidélité est l’une des marques principales de l’amitié. Les amis recherchent, nous l’avons dit, le bonheur de l’autre avant le leur propre. L’amitié se traduit donc par le renoncement personnel : elle suppose que l’on pense à l’autre avant de penser à soi et peut rendre nécessaire certains sacrifices. Si l’on aime d’amitié, l’on aura à cœur de se prodiguer au service de l’ami sans réclamer de retour et ce jusqu’au sacrifice, si cela s’avère nécessaire.

Ainsi, lors des troubles politiques qui agitent Rome vers la fin du premier siècle avant Jésus-Christ, Cicéron se trouve dans une situation périlleuse. Alors que l’Urbs est déchirée par la guerre civile entre les Optimates et les Populares, Cicéron espère rétablir l’unité des Romains en témoignant dans un procès contre l’agitateur public Clodion, le futur lieutenant de César. Le grand orateur espérait ainsi reformer autour de sa personne l’union des gens de bien contre la jeunesse débauchée de la cité qui mettait en cause les valeurs traditionnelles. Bien plus, il refuse dans le même temps une alliance politique avec César, au fait de sa gloire, par fidélité envers Pompée (sur la vie de Cicéron, voir l’excellente biographie de Pierre Grimal, Cicéron).

Or, le vent tourne et ce sont César et ses partisans qui ont alors le vent en poupe. En 58 AC, Clodius dépose une rogatio devant les comices tributes, qui condamnent Cicéron à l’exil. Celui-ci semble délaissé de tous ; son ami Pompée se refuse à le rencontrer, le consul Pison lui affirme qu’il ne peut plus rien pour lui. Les amitiés fidèles sont rares… Privé d’eau et de feu par la loi, Cicéron est désigné à la vindicte populaire. Ses biens sont pillés, sa vie est menacée, il est contraint de quitter sa famille pour laquelle il représente désormais un danger.

Suprême déshonneur pour l’ancien consul de Rome, pour celui qui, pour son dévouement envers la République, a reçu le titre de Pater patriae.  Cicéron pense au suicide.

C’est l’amitié sans faille d’Atticus, à qui le De amicitia est dédié, qui aidera le grand homme d’Etat à repousser cet acte désespéré. Durant toute cette période de bannissement, Cicéron a trouvé refuge auprès de son ami. Atticus a fait siennes les peines de Cicéron au mépris du danger qu’il encourt pour braver ainsi les lois de Rome. Par ses soins bienveillants, il redonne espoir à Cicéron et lui permet de reprendre le chemin de Rome lorsque, à la faveur de circonstances politiques nouvelles, les sénateurs votent la loi qui le rappelle dans la capitale.

En guise de conclusion

Le De amicitia est l’une des dernières œuvres du grand citoyen romain. Plus encore qu’une œuvre centrée sur une notion chère à l’auteur, qui peut nous indiquer d’utiles conseils à pratiquer au quotidien dans nos amitiés, le De amicitia constitue un véritable testament politique. Fruit des réflexions et de l’expérience d’un grand homme d’Etat, dont nous avons conservé l’image d’un homme juste, honnête et dévoué à la chose publique, cet ouvrage expose les conditions d’une renaissance de la Res Publica.  Dans une Rome divisée depuis plus d’un siècle par les luttes de factions, Cicéron pensait que la seule solution pour mettre un terme aux guerres civiles était de restaurer la concorde, l’amor entre les citoyens. Par son appel à la concordia ordinum, il entendait restaurer le sens du bien commun par l’amitié. Ses contemporains sont restés sourds à ses arguments. Les intérêts particuliers prévalaient ; la célèbre vertu du citoyen romain n’était plus qu’un mirage. Quelques dizaines d’années plus tard, la République romaine s’effondrait.  Il y a sûrement encore des leçons à en tirer.
                                                                                                                                            GB

JB Amadieu    

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