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SERVIR WITTENHEIM vive la Liberté !!

" La fidélité en politique , c'est rare " Jean Louis Debré

Par Propos recueillis par Eric Mandonnet et , publié le 07/02/2007

Habitué aux aléas de la vie politique depuis son enfance, le fils de Michel Debré s'apprête à quitter le prestigieux hôtel de Lassay. Il conserve pour Jacques Chirac un regard plein d'affection et se rappelle quelques moments particuliers de son épopée. Il s'interroge aussi sur le rôle que devrait tenir le chef de l'Etat dans les prochaines semaines. Lui-même reste réservé à l'égard de Nicolas Sarkozy, dont la définition de la «démocratie irréprochable» l'inquiète parfois. Au moment où son nom est cité pour succéder à Pierre Mazeaud à la présidence du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré réaffirme son attachement à une vision classique de la fonction présidentielle. Souvenirs et analyses

En 1994, vous aviez accompagné Jacques Chirac, alors au plus bas dans les sondages sur la présidentielle, à la Réunion. Quand vous repensez à ce moment et que vous songez à la période qui s'achève, quel sentiment domine chez vous?

Je me souviens en effet de ce voyage. Plus personne ne croyait alors en Jacques Chirac et c'est le seul moment, je dis bien le seul, où, avec moi, il ait douté. Il m'a demandé ce que j'allais faire après la présidentielle. Je lui ai répondu que, vu les sondages, j'allais retourner au tribunal exercer mon métier de juge. Il m'a alors confié, avec une pointe de malice: "Tu sais, voilà ce qu'on va faire, on va ouvrir une agence de voyages. Tu vas la tenir et moi, je voyagerai!" Quand je repense à ces instants, je me dis que la fidélité en politique, c'est finalement assez rare. En 1994, comme maintenant, je pense aux courtisans partis courtiser ailleurs, aux regards qui se détournent, aux mains qui ne se tendent plus. Mais, aujourd'hui, je ne m'indigne même plus devant le comportement de celles et ceux qui doivent leur carrière à Chirac et qui n'ont pas attendu qu'il s'exprime sur son avenir pour l'abandonner politiquement. J'admire celles et ceux qui se conduisent loyalement.

Jean-Louis Debré

1944
Naissance à Toulouse. Il devient dans un premier temps magistrat.
1986
A la suite des élections législatives, organisées cette année-là au mode de scrutin proportionnel, il devient député.
1995
Fidèle de tous les instants pendant la campagne présidentielle de Jacques Chirac, il est nommé ministre de l'Intérieur dans le gouvernement d'Alain Juppé.
1997
Jacques Chirac ne croyait pas en ses chances: le voilà élu président du groupe RPR à l'Assemblée, au lendemain d'une dissolution qui a provoqué une cassure entre les députés de droite et le chef de l'Etat.
2002
Un an après avoir gagné la municipalité d'Evreux, jusque-là détenue par les communistes, il remporte un second succès: il accède à la présidence de l'Assemblée nationale.

"Toute ?uvre humaine est inachevée", disait Mitterrand au moment de quitter l'Elysée. La présidence Chirac vous laisse-t-elle, à vous aussi, un goût d'inachevé?

Je crois que l'on jugera positivement la présidence Chirac. Il a modernisé nos institutions, redonné à la France une véritable capacité de défense, instrument essentiel de son indépendance, initié un début de prise de conscience quant à l'importance de l'environnement. Il a fait engager des réformes essentielles, comme celles de l'assurance-maladie ou des retraites. Il a donné une impulsion politique à la lutte contre la délinquance routière, fait entendre la voix de la France en Méditerranée, en Afrique et dans le monde. Enfin, il nous a, avec courage, incités à regarder notre histoire en face. Avec le récent hommage aux Justes de France, il a achevé un remarquable et indispensable travail de mémoire, qu'il a engagé en 1995 en reconnaissant les fautes commises par l'Etat en 1942. Si on y ajoute l'hommage à Dreyfus, celui aux anciens combattants africains ou maghrébins et la commémoration de l'abolition de l'esclavage, Chirac nous aura permis de regarder sereinement notre passé pour mieux préparer notre avenir.

Le Chirac que vous connaissez est-il très différent de celui que les Français ont pris l'habitude d'observer depuis quarante ans?

Pour moi, Chirac est une personnalité à l'écoute des autres, à la recherche permanente de la vérité par la confrontation avec celle des autres. Il n'est pas enfermé dans des certitudes comme bien des politiques.

Quel est votre souvenir personnel le plus fort avec le président?

Après les attentats de 1995, alors que je suis ministre de l'Intérieur, tous les donneurs de leçons s'expriment; je suis très critiqué, notamment par tous ceux parmi mes amis qui veulent ma place. Chaque jour, pendant cette terrible et angoissante traque des terroristes, Chirac m'a soutenu et, une fois le travail policier effectué avec succès, il m'a dit: "Tu vois, je n'ai jamais eu de doute, même si j'ai eu des craintes. L'important, c'est que tu aies persévéré et réussi. Mais ceux qui t'ont critiqué ne reconnaîtront jamais qu'ils ont eu tort de t'attaquer." C'est la vie.

Vous est-il arrivé de partager des fous rires avec le président?

Au début de son septennat, je l'accompagne en Tunisie. Lors d'une cérémonie, on nous tend des verres de lait de chamelle. Chirac me prend par le bras et m'annonce avec un air bien mystérieux et grave qu'il a quelque chose d'important à me dire. Nous nous mettons à l'écart et, pendant que le président tunisien nous attend, Chirac me prévient: "Fais gaffe, le lait de chamelle, ça donne la turista!" La tête de nos hôtes tunisens quand j'ai éclaté de rire lorsque Chirac m'a fait cette confidence!

Dissolution ratée, référendum perdu, quinquennat adopté, contre votre avis, sans qu'en soient tirées les conclusions. Dans quel état Chirac laisse-t-il les institutions de la Ve République?

Chirac a su préserver l'équilibre de nos institutions, là est l'essentiel.

En quoi la fonction présidentielle doit-elle changer après l'élection de 2007?

La Constitution dit actuellement que "le président assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics". Il faudrait préciser que "la politique voulue par le président de la République est appliquée par le gouvernement dirigé par le Premier ministre". Plus que jamais, le chef de l'Etat est la clef de voûte de la Ve République, mais il faut garder la souplesse de nos institutions, assurer un pouvoir gouvernemental autonome, et permettre des lectures de nos institutions différentes suivant qu'il y a ou non concordance entre majorités parlementaire et présidentielle.

Jacques Chirac, s'il ne se représente pas, doit-il exprimer une préférence sur son successeur?

C'est une vraie question. Je souhaite qu'un président sortant, quel qu'il soit, ne se prononce pas sur le nom de son successeur. Mais la politique étant ce qu'elle est, s'il ne le fait pas, on va dire qu'il favorise l'autre camp.

Quand vous observez Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, voyez-vous d'abord leurs points communs ou leurs différences? Comment définiriez-vous leurs relations?

Ce sont deux personnalités différentes, ne cherchons pas à les comparer. Leurs relations ne peuvent se comprendre en dehors de leur contexte: il y a eu la tristesse du premier, trahi par un jeune homme talentueux, et l'amertume du second, qui a fait le mauvais choix. Puis, au moment où l'on est sur la voie du rapprochement, de nouveau une série d'attaques, d'incompréhensions, de maladresses qui ont terni, me semble-t-il, leurs bonnes relations.

Nicolas Sarkozy a-t-il toutes les qualités d'un homme d'Etat?

On apprécie si une personnalité a les qualités d'un chef d'Etat lorsqu'elle cesse d'exercer ses fonctions. Les hommes se révèlent dans l'épreuve. Je constate, en revanche, qu'il sait mener une campagne électorale avec talent et efficacité, ce qui tranche avec l'impréparation et l'amateurisme de son adversaire.

Et Ségolène Royal, est-ce une femme d'Etat?

Je ne sais pas. Certains, même au PS, en doutent.

Vous allez quitter la présidence de l'Assemblée nationale. Quels conseils donneriez-vous à votre successeur?

Le perchoir n'est pas un tremplin: il ne faut pas chercher à se valoriser. Cette maison doit être un lieu d'expression de toutes les opinions, dans une société devenue intolérante. Il faut vraiment que l'Assemblée nationale joue ce rôle de forum: c'est pour cela que j'ai souhaité qu'elle débatte du problème des signes religieux à l'école, des OGM ou des dysfonctionnements de la justice. Osons aussi imposer un véritable statut de l'opposition. J'ai voulu avancer dans cette direction en l'associant davantage aux missions d'information et aux commissions d'enquête. Enfin, nous devons continuer de lutter contre l'absentéisme. Je souhaite que l'on réfléchisse à des mesures coercitives, voire à des sanctions financières pour des députés toujours absents. Je regrette de ne pas avoir assez progressé sur ce dernier point.

Du haut du perchoir, qu'avez-vous vécu de plus cocasse?

Je me souviens du député Jean Lassalle, se levant et chantant en béarnais - et personne ne comprenait ce qui se passait. Comme je lui avais fait remarquer que nous n'étions pas à l'Opéra-Comique, j'ai reçu peu après une lettre du directeur de cet établissement, qui me demandait de ne pas être désobligeant pour son institution. Je lui ai répondu qu'à l'Opéra-Comique tout le monde chantait la même partition.

Inscription de l'abolition de la peine de mort dans la Loi fondamentale, gel du corps électoral en Nouvelle-Calédonie, statut pénal du chef de l'Etat: les révisions constitutionnelles vont-elles aboutir?

Le Congrès sera, en principe, réuni le 19 février et ces trois révisions seront adoptées par une grande majorité des parlementaires présents.

"La démocratie irréprochable, a expliqué Nicolas Sarkozy le 14 janvier, c'est une démocratie où le Parlement contrôle l'exécutif et a les moyens de le faire, [?] c'est un président qui s'explique devant le Parlement."

Une démocratie irréprochable l'est d'abord par le comportement de ses élus. C'est une démocratie où les parlementaires ont les moyens de contrôler l'action du gouvernement et de l'administration. Cela dépend donc de leur volonté. La venue dans l'hémicycle du chef de l'Etat est une idée séduisante, mais dangereuse, car cela va aboutir fatalement à la mise en jeu de sa responsabilité devant l'Assemblée nationale. Elu directement par le peuple, incarnant l'Etat, le président, me semble-t-il, doit rester au-dessus de la mêlée politicienne.

Le candidat de l'UMP ajoutait: "La démocratie irréprochable, ce n'est pas une démocratie où les nominations se décident en fonction des connivences et des amitiés, mais en fonction des compétences. [?] Le fait du prince n'est pas compatible avec la République irréprochable."

Proposer que les commissions parlementaires donnent leur avis sur les nominations de hauts fonctionnaires me semble être une mauvaise idée. D'abord parce qu'elle recèle une menace pour la neutralité politique de la haute fonction publique. Aujourd'hui, l'honneur des fonctionnaires est de servir l'Etat, quelle que soit la couleur de ses responsables politiques. Si cette proposition était mise en ?uvre, ils devraient se livrer à une stratégie de séduction malsaine. Sur quels critères les parlementaires se prononceraient-ils? L'on ne tarderait pas à avoir une fonction publique politisée, comme aux Etats-Unis, et un spoil system, à moins que l'on n'accorde à chaque grand parti un quota de fonctionnaires. Ce n'est pas pour moi un progrès.

Votre père, Michel Debré, dont on sait le rôle dans la rédaction de la Constitution, concevait le Conseil constitutionnel comme un moyen d'empêcher le Parlement d'empiéter sur les prérogatives du gouvernement. Il évoquait ainsi son rôle de "chien de garde" de l'exécutif. La mission des sages a-t-elle fondamentalement changé?

Il souhaitait un organe régulateur pour faire respecter l'équilibre de la Ve République, d'autant qu'il estimait que les parlementaires avaient toujours tendance à vouloir gouverner à la place des ministres.

Présider le Conseil constitutionnel est-il un honneur qui peut se refuser?

C'est un honneur que l'on peut toujours refuser. Le choix n'appartient qu'au président de la République.

 
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