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SERVIR WITTENHEIM SERVIR LA LIBERTE !!

Il faut une vraie politique de partage des efforts

par Dominique de Villepin ancien Premier Ministre

Comprenez-vous la colère des Français qui vont manifester jeudi ?

Je comprends la colère, car elle s'enracine dans une souffrance profonde et de réelles inquiétudes de la part des Français. Inquiétudes sur la crise financière elle-même, qui n'est pas derrière nous. Des études sérieuses chiffrent les besoins à venir en capitaux frais des banques européennes de 100 à 150 milliards d'euros. Où va-t-on trouver cet argent ? Inquiétudes également sur le plan économique, car je crains que la décroissance soit nettement supérieure à 2 % en 2009. Et je redoute surtout un risque social qui naîtrait de la désespérance. L'augmentation du chômage, avec 100.000 sans-emploi de plus par mois, aura un effet retour sur l'ensemble de nos économies. Or le redémarrage dépendra beaucoup de notre capacité à préserver la cohésion sociale. La crise a bousculé les repères, ce qui rend la réponse politique d'autant plus urgente.

Le gouvernement a-t-il une réponse appropriée face aux suppressions d'emplois chez Total et à la fermeture du site de Continental ?

François Fillon a eu raison de rappeler que les suppressions d'emplois chez Total ne pouvaient être isolées de la situation générale de l'entreprise qui crée au même moment 3.000 emplois en France. La question qui est posée c'est la capacité de l'Etat d'anticiper et de réagir face aux plans sociaux comme pour Continental dans l'Oise. Le gouvernement doit pouvoir s'appuyer sur une véritable cellule de crise, capable d'identifier les difficultés très en amont, de dialoguer avec l'entreprise et les syndicats, et de trouver des solutions de long terme pour les territoires.

Mais, au-delà, il faut aussi réfléchir avec les partenaires sociaux à un programme exceptionnel de prise en charge des nouveaux chômeurs qui ne doit exclure personne du système d'indemnités, quels que soient son âge ou sa situation. Cet amortisseur est essentiel dans la crise que nous traversons. Je veux faire une proposition concrète. Les jeunes qui quittent les études et ne trouvent pas d'emplois perdent le bénéfice de leur mutuelle. Ne pourrait-on pas leur permettre de la garder de manière transitoire ?

Jugez-vous nécessaires de nouveaux gestes en faveur du pouvoir d'achat ?

L'analyse du gouvernement, qui met la priorité sur l'investissement, est la bonne, car l'enjeu est de rétablir la compétitivité de notre économie pour protéger efficacement nos emplois. Et tout ce qui permet de défendre l'emploi aura au bout du compte un impact sur la consommation. Mais, je le répète, la difficulté majeure dans la période que nous traversons, c'est de préserver le consensus social français. L'une des clefs, c'est que chaque Français ait la conviction que le gouvernement est animé par le souci de justice sociale. La crise étant un accélérateur des inégalités, il faut une vraie politique de partage des efforts et solliciter des plus aisés un effort spécifique.

Faut-il aménager le bouclier fiscal et accroître l'impôt sur le revenu des plus aisés, comme le réclame Pierre Méhaignerie ?

Il est nécessaire et juste de poser la question de la répartition des efforts. J'ai moi-même instauré le bouclier fiscal en 2005, en fixant son taux à 60 %, avant que Nicolas Sarkozy ne l'abaisse de fait à 39 %, en y intégrant CSG et CRDS. Ramenons-le à 60 % le temps de la crise. C'est une mesure juste sur le plan social et qui permet de faire contribuer les plus favorisés d'entre nous à l'effort collectif. Mais je propose une autre piste : pourquoi ne pas augmenter de manière transitoire le taux de la plus haute tranche de l'impôt sur le revenu à 45 % ? A situation exceptionnelle, mesure fiscale exceptionnelle.

Pourquoi ne pas suspendre le bouclier fiscal totalement ?

Par souci d'équilibre entre l'exigence économique et l'exigence sociale. Le travail doit être récompensé. Mais il faut trouver un juste équilibre.

Pendant la campagne, Nicolas Sarkozy s'est posé comme l'homme de la réforme. Aujourd'hui, comment jugez-vous son bilan ?

Il y a eu des réalisations incontestables au plan intérieur comme en politique étrangère, notamment à l'occasion de la présidence française. Mais je crains qu'un cercle vicieux ne soit en train de se mettre en place : la dispersion des efforts ajoutée à une personnalisation excessive des annonces et, au bout du compte, beaucoup de concessions aux uns et aux autres menacent l'efficacité de certaines réformes. Du coup, la réforme finit par cristalliser des mécontentements.

A-t-on besoin aujourd'hui de supprimer le juge d'instruction ou de réformer l'audiovisuel public ? Parfois même ces réformes perdent de leur substance à mesure qu'on avance dans la crise. Ainsi, les exonérations de charges pour les heures supplémentaires sont-elles encore une bonne idée quand cela coûte autant d'argent et que le chômage augmente ? La réforme, réalisée au nom du slogan de la rupture, devient une forme d'idéologie abstraite, et nous n'avons pas besoin d'idéologie dans cette période. Au contraire, nous avons besoin de concret, en nous concentrant sur la sortie de crise.

Mais peut-on moderniser en maintenant la cohésion sociale ?

Oui. Dans son histoire, la France ne s'est, d'ailleurs, jamais autant modernisée que lorsqu'elle a su défendre ce qui était au coeur de ses valeurs, et notamment son indépendance, et un esprit républicain fondé sur la justice. En avançant en matière de justice sociale, on pourra mieux convaincre les Français des vertus de la réforme. Et ce qui se joue aujourd'hui, c'est notre capacité de rebond au moment du redémarrage. D'où la nécessité d'une véritable politique de sortie de crise, fondée à la fois sur l'innovation et sur un vrai plan de lutte contre le chômage.

Pour que le chômage redescende demain aussi vite qu'il augmente aujourd'hui, il faut lever deux verrous : le mille-feuille des contrats de travail, qu'il faut simplifier, et le coût du travail, qu'il faut alléger. L'urgence est de réfléchir au financement de la protection sociale, qui pourrait être assis sur d'autres sources de revenus, comme le capital.

On a parfois le sentiment que l'intensité de vos critiques à l'encontre de Nicolas Sarkozy évolue en fonction des aléas de l'affaire Clearstream. N'y a-t-il pas dans votre conduite une part de vengeance personnelle ?

Ne mélangeons pas tout. La vérité de cette affaire apparaîtra bientôt au grand jour et je m'en réjouis. Selon la situation, j'exprime mon soutien ou mes critiques à l'action gouvernementale avec le souci de partager mes convictions et mon expérience.

PROPOS RECUEILLIS PAR ELSA FREYSSENET ET PIERRE-ALAIN FURBURY, Les Echos

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