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Patrick Pichenel

SERVIR WITTENHEIM

Natacha Polony , lettre à un jeune Musulman

Des manifestants musulmans prient pour la paix, place de la République, à Paris, le 26 juillet.

Des manifestants musulmans prient pour la paix, place de la République, à Paris, le 26 juillet. Crédits photo : KENZO TRIBOUILLARD/AFP

FIGAROVOX/TRIBUNE - Sur fond de tensions liées au conflit israélo-palestinien, Natacha Polony s'adresse à ses compatriotes musulmans et rappelle qu'elle ne critique pas l'islam en tant que religion, mais son instrumentalisation à des fins politiques.



Natacha Polony est chroniqueuse au Figaro. Son dernier livre, Ce pays qu'on abat, vient de paraître.


Cher compatriote, cette lettre est celle d'une Française à un Français. Car tu es ce que les médias appellent un «Français musulman», et moi, je suis française athée, ou agnostique penchant vers l'athéisme… Enfin, bref, ces choses-là sont complexes, mais elles relèvent de l'intimité puisque, dans l'espace public, nous sommes seulement deux citoyens français. Alors pourquoi cette lettre? Parce que lorsque j'écris un texte pour défendre la laïcité, certains me disent à travers les réseaux sociaux: «Vous avez un problème avec l'Islam.» Lorsque je publie une tribune pour m'inquiéter d'un antisémitisme de plus en plus violent, je reçois le même commentaire: «Vous avez un problème avec l'islam.» Lorsque j'évoque les djihadistes partis en Syrie, la sentence tombe à nouveau: «Vous avez un problème avec l'islam.»

Cher compatriote, sache-le, je n'ai, comme la plupart des Français je pense, aucun «problème» avec l'islam. Bien au contraire, ce mot éveille en moi le souvenir de l'immense civilisation arabo-musulmane qui fut au XIIIe siècle le phare du monde. Une civilisation faite de liberté, d'intelligence et de sensualité. Une civilisation qui permit de transmettre les textes grecs parce qu'elle respectait le passé qui l'avait précédé et les bibliothèques qui en préservaient la trace. Sans elle, la pensée contemporaine ne serait pas ce qu'elle est. Ce mot évoque Grenade, terre d'arts, de sciences et de poésie quand l'Occident médiéval incarnait encore la barbarie. Ce mot me raconte les vers d'Ibn Arabi et la spiritualité tolérante du soufisme.

Non, je n'ai aucun « problème » avec l'Islam, mais j'en ai un avec tous ceux qui s'en réclament pour imposer leur intolérance.

Non, je n'ai aucun «problème» avec l'Islam, mais j'en ai un avec tous ceux qui s'en réclament pour imposer leur intolérance et poursuivre un objectif politique, celui notamment de modifier l'équilibre des droits et des devoirs dans ce vieux pays qui avait à peu près réglé la question des religions. Ils ne sont pas majoritaires, bien sûr. Mais on les entend très fort, et j'aimerais entendre tous les autres. Et l'on entend beaucoup aussi les pyromanes qui expliquent qu'il faut modifier la règle commune sous prétexte que les musulmans «sont arrivés après». Il existait, avant 1989 et la première affaire de voile, une pratique qui était que l'on n'arborait pas de signe religieux dans les écoles. Cette pratique était adossée à une circulaire de 1936 publiée par le ministre Jean Zay. Il suffisait de le rappeler pour éviter un psychodrame récupéré par ceux qui veulent faire croire que seuls sont ciblés les musulmans.

J'ai un «problème» aussi quand je vois trois jeunes étudiants, dans un cours sur les grands textes littéraires, philosophiques et religieux ayant modelé la civilisation du pourtour méditerranéen, me déclarer qu'ils n'iront pas lire les mythes de la Genèse parce que «leur religion leur interdit d'ouvrir ce livre» et que «dans un établissement laïque, on n'a pas à lire ça». Qu'il me faille, à moi, expliquer à des jeunes de 20 ans intelligents et parfaitement éduqués que la laïcité n'est pas l'inculture, que lorsque j'ai annoncé que nous allions par la suite nous intéresser au Coran et à son histoire, ça n'avait pas eu l'air de les choquer et qu'enfin ces mythes sont le fondement de leur propre religion, cela me consterne.

J'ai un «problème» quand j'évoque dans un débat les nombreux Français «de culture musulmane» et que Tariq Ramadan me répond: «Cela n'existe pas. Il y a des musulmans et des non-musulmans.» Car une telle conception des religions (qu'on parle de l'islam, du christianisme ou du judaïsme) est le début de l'intégrisme. Elle nie la possibilité des individus de vivre dans le souvenir des rites qui les ont construits tout en s'émancipant de la religion elle-même.

Pour ma part, cher compatriote, je crois que toute religion est compatible avec la République, et je suis confirmée dans cette idée par les musulmans laïques qui vivent leur foi dans l'intimité. Mais je connais la sensibilité de la France, qui a évacué les religions vers la sphère privée, face à des pratiques ritualistes rendant le croyant visible dans l'espace public. Et je sais que la plus grande marque de respect est de traiter chacun selon la règle commune, justement parce que nous sommes tous citoyens à part entière.

Quand un fou ou un frustré endoctriné tue en se réclamant de l'islam, j'espère entendre ta voix, cher compatriote, me dire que tu récuses cette façon abjecte d'enrôler ta religion.

Mais quand un fou ou un frustré endoctriné tue en se réclamant de l'islam, j'espère entendre ta voix, cher compatriote, me dire que tu récuses cette façon abjecte d'enrôler ta religion. Et ce n'est pas te demander de te justifier mais affirmer un fait. Comme moi j'affirme que la France, dans son histoire, a parfois renié ses valeurs, et qu'il y a eu des Oradour-sur-Glane en Algérie, et que l'Indochine est un gâchis affreux. Et ce n'est pas de la repentance car les Français d'aujourd'hui ne sont pas comptables des fautes de leurs pères. Mais il y a des choses qui vont mieux en les disant. Car tous les morts se valent, et je veux pleurer avec toi les enfants massacrés de Gaza autant que les enfants chrétiens martyrisés de Mossoul.

Vivre en bonne entente, cher compatriote, c'est avoir confiance en l'autre, qui est un semblable. Et nous avons un destin commun dans ce pays, la France, qui a développé un compromis social et politique que nous devons préserver toi et moi

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